La crise du milieu de vie

La crise de la cinquantaine ou « crise du milieu de vie »1 ainsi appelée par E. Jaques est un vécu de mal être, qui arrive assez brusquement et qui est marqué par la prise de conscience de sa finitude : avoir moins d’années à vivre que d’années vécues.

Jusque-là chacun sait qu’il est mortel, c’est un savoir intellectuel, qui laisse toute sa place à une sorte d’illusion d’immortalité : « J’ai tout le temps, toute la vie pour faire, vivre ce que j’ai envie de vivre ». Et là, il y a un réveil : « Je n’ai plus tout le temps, ma propre mort devient une réalité concrète ». Le compte à rebours a commencé, la confrontation à sa propre finitude vient d’arriver.

En tant que crise, cette étape de la vie peut être comparée à la crise d’adolescence. Comme celle-ci, c’est une étape existentielle, et la suite de la vie va dépendre de comment la personne va la négocier. Elle est marquée par des changements physiologiques qui sont concomitants avec un vécu psychologique, affectif et comportemental. C’est une crise identitaire.

Les changements physiologiques, dus au fait de vieillir, entraînent, entre autres, un vécu de tristesse car c’est une succession de pertes. Parfois cette crise est confondue avec une dépression et de ce fait, elle peut être médicalisée. Je considère que cette réponse par la médicalisation est inadéquate, car elle masque les symptômes et empêche la personne de faire le chemin qui lui serait bénéfique. Mais parfois cette option est choisie sous la pression sociale où il faut aller bien, être performant, etc…

Une crise n’est pas une maladie, c’est un passage obligé qui contribue au développement de la personne ; elle est une opportunité de croissance, une transition au cours de laquelle la personne va devoir réorganiser son économie intérieure.

Les manifestations les plus courantes observées à cette étape :

a- Des personnes peuvent s’abîmer dans des regrets et des ressentiments : d’une part, les regrets de tout ce qu’elles n’ont pas fait et qu’elles « auraient aimé faire si « l’occasion » s’était présentée », d’autre part, des regrets concernant « l’ancien temps » : « De mon temps les enfants étaient bons en orthographe ». Ces regrets peuvent être exprimés sous forme de ressentiments, c’est alors que l’on va dire que la personne s’est « aigrie » et devient quasiment hostile2 à tout ce qui l’entoure.

b- Le vécu que l’avenir est derrière soi et l’utilisation de l’âge pour cesser d’être une personne investissant de manière dynamique sa vie. De fait, on entend des expressions comme « à mon âge c’est trop tard, si seulement j’avais dix ans de moins… ». Cela s’apparente au jeu psychologique Jambe de Bois, décrit par E. Berne3, que je formulerai ainsi : « Vous n’allez pas demander à une personne de 60 ans de s’investir dans… ». La personne trouve là une justification socialement acceptable pour méconnaître sa responsabilité dans ce qu’elle fait de sa vie.

c- La prise de conscience des limites imposées par le physiologique et le corps qui conduisent à faire l’expérience d’une frustration existentielle qui va se manifester par le fait d’être de moins en moins actif physiquement et socialement. L’éprouver peut être de la honte car vieillir est vécu comme une dénarcissisation.

d- C’est l’heure aussi de faire le point sur sa vie de couple, d’autant que les enfants sont en train de partir. Est-ce que le couple est resté stimulant ou est-il une série d’habitudes ? A-t-on l’impression de continuer à plaire à son/sa partenaire ? Est-on heureux ? Le bilan est souvent affligeant, alors l’envie de regarder ailleurs survient, de rencontrer quelqu’un à qui l’on va plaire, pour qui on va se sentir important. C’est une tentation affective et sexuelle que l’on appelle couramment « le démon de midi ». Cette dynamique est une recherche de réassurance sur sa capacité de plaire. Le choix des nouveaux partenaires se portent sur des personnes plus jeunes et parfois beaucoup plus jeunes, comme pour se redonner à soi l’illusion d’une nouvelle jeunesse.

e- La personne a vécu jusque-là en faisant ce qui était « sage et raisonnable », c’est-à-dire en se conformant à ce qui était attendu d’elle par ses parents, et qu’elle avait inscrit dans son scénario aussi bien pour ce qui concerne ses engagements affectifs, matériels que professionnels. Et au moment de cette crise, elle n’a plus envie de continuer dans cette voie et va engager des changements, en particulier professionnels : « maintenant je vais pouvoir faire ce que j’ai toujours eu envie de faire ».

f- L’utilisation d’artifices pour masquer le vieillissement : les liftings, les salles de sport pour se modeler un corps de jeunesse, l’aspect vestimentaire (s’habiller comme sa propre fille). Cela marque autant la peur de vieillir que la honte de vieillir.

g– Le défi par surcompensation en se lançant dans une frénésie d’activités afin de se prouver que rien n’est perdu, que l’on est « toujours aussi jeune », qui marque la non acceptation du temps qui passe, la peur de ressentir un vide affectif et un sentiment d’inutilité. C’est une tentative de se réassurer : « Je suis encore utile ».

h- Face au vide provoqué par le départ des enfants, la vie de couple pas suffisamment gratifiante et l’activité professionnelle incertaine, certaines personnes peuvent tomber malades : dépression, maladie grave, crise cardiaque par exemple, juste au moment de leur retraite.

Ces différentes orientations ne permettent pas de résoudre la crise d’identité : car on recherche son identité dans le maintien de sa vie passée au lieu de construire son avenir.

La crise du milieu de vie est l’heure du grand bilan : on va interroger son passé, chercher à comprendre son histoire, interroger l’orientation donnée jusqu’à présent à sa vie, se laisser ressentir la peur et même l’angoisse de sa finitude. Puis se poser la question : est-ce ainsi que j’ai envie de continuer ?

Comment négocier au mieux cette étape ? 

Cette étape est marquée par la perte : et pour traverser la douleur liée à une perte, il y a un deuil à vivre. C’est donc bien ce qu’il va y avoir à vivre ici. Mais deuil de quoi ? Est-ce le deuil de sa jeunesse ? Est-ce le deuil de ce que l’on n’a pas fait ? Non pas du tout.

Le problème ici est sa propre mort qui est devenue tangible, réelle, à terme. Alors il y aura lieu de vivre le deuil de sa propre mort : c’est à cette seule condition que l’on va rester créatif, que l’avenir reste devant soi, que l’on ne s’abîme pas dans le passé.

Que veut dire : vivre le deuil de sa propre mort ?

Vivre le deuil de sa propre mort c’est cesser de mettre sa propre mort à l’écart de sa vie : c’est savoir que l’on peut mourir demain et vivre en ayant l’éternité devant soi : cela va se manifester par le fait de rester vivant, c’est-à-dire désirant, ayant des projets, passionné, ambitieux, actif, … jusqu’à son dernier souffle. Pour cela il est nécessaire de ne pas avoir peur de l’avenir, car la peur amène à une limitation de ses mouvements intérieur et extérieur.

Cela va passer, comme pour tout deuil par des moments de tristesse, de peur, de colère, en lien avec les signes liés au fait de vieillir : modifications physiologiques et ressentis d’angoisse, de honte, de vide affectif concomitants.

Vivre ce deuil c’est accepter ces signes comme faisant partie de la vie. C’est aussi prendre la responsabilité de sa vie écoulée avec ses erreurs et ses réussites, et cessez de se faire croire que si c’était à refaire on ferait différemment. Ceci est une illusion, car on a fait ce que l’on croyait être la meilleure chose à faire à ce moment-là, notre manière de penser les situations étant marquée par nos limitations internes.

Je partage le formidable espoir de F. Millet-Bartoli4 quand elle écrit : « la crise du milieu de vie, une deuxième chance ».

Alleysson Elyane : texte paru dans La Lettre de l’Ecole, Publication de l’Ecole d’Analyse Transactionnelle-Lyon, Décembre 2012


1 Jaques E., Mort et crise du milieu de vie, in Psychanalyse du génie créateur, Dunod 1974
2 Voir le film Tatie Danièle
3 Berne E., Des jeux et des hommes, Ed Stock, 1978, pp171-174.
4 Millet-Bartoli F. : La crise du milieu de vie. Une deuxième chance, Ed Odile Jacob, 2002

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